A peine quand je fus relevé, eus-je observé la plus large de quatre grandes rivières qui forment un lac en la bouchant, que l’esprit ou l’âme invisible des simples qui s’exhalent sur cette contrée, me vint réjouir l’odorat ; et je connus que les cailloux n’y étoient ni durs ni raboteux, et qu’ils avoient soin de s’amollir quand on marchoit dessus. Je rencontrai d’abord une étoile de cinq avenues, dont les arbres par leur excessive hauteur sembloient porter au Ciel un parterre de haute futaie. En promenant mes yeux de la racine au sommet, puis les précipitant du faîte jusqu’au pied, je doutois si la terre les portoit, ou si eux-mêmes ne portoient point la terre pendue à leurs racines ; leur front superbement élevé, sembloit aussi plier comme par force sous la pesanteur des globes célestes dont on diroit qu’ils ne soutiennent la charge qu’en gémissant ; leurs bras étendus vers le Ciel, témoignoient en l’embrassant demander aux Astres la bénignité toute pure de leurs influences, et les recevoir, auparavant qu’elles aient rien perdu de leur innocence, au lit des Elémens. Là de tous côtés les fleurs sans avoir eu d’autre Jardinier que la Nature respirent une haleine si douce, quoique sauvage, qu’elle réveille et satisfait l’odorat ; là l’incarnat d’une rose sur l’églantier, et l’azur éclatant d’une violette sous des ronces, ne laissant point de liberté pour le choix, font juger qu’elles sont toutes deux plus belles l’une que l’autre ; là le Printemps compose toutes les Saisons ; là ne germe point de plante vénéneuse que sa naissance ne trahisse sa conservation, là les ruisseaux par un agréable murmure racontent leurs voyages aux cailloux ; là mille petits gosiers emplumés font retentir la forêt au bruit de leurs mélodieuses chansons ; et la trémoussante assemblée de ces divins musiciens est si générale, qu’il semble que chaque feuille dans le bois ait pris la langue et la figure d’un rossignol ; et même l’Écho prend tant de plaisir à leurs airs, qu’on diroit à les lui entendre répéter, qu’elle ait envie de les apprendre. A côté de ce bois se voient deux prairies, dont le vert-gai continu fait une émeraude à perte de vue. Le mélange confus des peintures que le Printemps attache à cent petites fleurs en égare les nuances l’une dans l’autre avec une si agréable confusion, qu’on ne sait si ces fleurs agitées par un doux, zéphyr courent plutôt après elles-mêmes, qu’elles ne fuient pour échapper aux caresses de ce vent folâtre. On prendroit même cette prairie pour un Océan, à cause qu’elle est comme une mer qui n’offre point de rivage, en sorte que mon œil épouvanté d’avoir couru si loin sans découvrir le bord y envoyait vitement ma pensée ; et ma pensée doutant que ce fût l’extrémité du monde, se vouloit persuader que des lieux si charmans avoient peut-être forcé le Ciel de se joindre à la Terre. Au milieu d’un tapis si vaste et si plaisant, court à bouillons d’argent une fontaine rustique qui couronne ses bords d’un gazon émaillé de bassinets, de violettes, et de cent autres petites fleurs, qui semblent se presser à qui s’y mirera la première : elle est encore au berceau, car elle ne vient que de naître, et sa face jeune et polie ne montre pas seulement une ride. Les grands cercles qu’elle promène en revenant mille fois sur soi-même, montrent que c’est bien à regret qu’elle sort de son pays natal ; et comme si elle eût été honteuse de se voir caressée auprès de sa mère, elle repoussa en murmurant ma main qui la vouloit toucher. Les animaux qui s’y venoient désaltérer, plus raisonnables que ceux de notre monde, témoignoient être surpris de voir qu’il faisoit grand jour vers l’horizon, pendant qu’ils regardoient le Soleil aux Antipodes, et n’osoient se pencher sur le bord, de crainte qu’ils avoient de tomber au Firmament.

Il faut que je vous avoue qu’à la vue de tant de belles choses je me sentis chatouillé de ces agréables douleurs, qu’on dit que sent l’embryon à l’infusion de son âme. Le vieux poil me tomba pour faire place à d’autres cheveux plus épais et plus déliés. Je sentis ma jeunesse se rallumer, mon visage devenir vermeil, ma chaleur naturelle se remêler doucement à mon humide radical ; enfin je reculai sur mon âge environ quatorze ans.
J’avois cheminé une demi-lieue à travers une forêt de jasmins et de myrtes, quand j’aperçus couché à l’ombre je ne sais quoi qui remuoit : C’étoit un jeune adolescent, dont la majestueuse beauté me força presque à l’adoration (41). Il se leva pour m’en empêcher : « Et ce n’est pas à moi, s’écria-t-il, c’est à Dieu que tu dois ces humilités ! — Vous voyez une personne, lui répondis-je, consternée de tant de miracles, que je ne sais par lequel débuter mes admirations ; car venant d’un monde que vous prenez sans doute ici pour une Lune, je pensois être abordé dans un autre que ceux de mon pays appellent la Lune aussi ; et voilà que je me trouve en Paradis aux pieds d’un Dieu qui ne veut pas être adoré, et d’un étranger qui parle ma langue. — Hormis la qualité de Dieu, me répliqua-t-il, dont je ne suis que la créature, ce que vous dites est véritable ; cette terre-ci est la Lune que vous voyez de votre globe ; et ce lieu-ci où vous marchez est le Paradis, mais c’est le Paradis terrestre où n’ont jamais entré que six personnes : Adam, Ève, Énoc, Moi qui suis le vieil Hélie, saint Jean l’Évangèliste, et vous. Vous savez bien comment les deux premiers en furent bannis, mais vous ne savez pas comment ils arrivèrent en votre Monde. Sachez donc qu’après avoir tâté tous deux de la pomme défendue, Adam, qui craignoit que Dieu, irrité par sa présence, ne rengrégeât sa punition, considéra la Lune, votre Terre, comme le seul refuge où il se pouvoit mettre à l’abri des poursuites de son Créateur. Or en ce temps-là, l’imagination chez l’homme étoit si forte, pour n’avoir point encore été corrompue, ni par les débauches, ni par la crudité des alimens, ni par l’altération des maladies, qu’étant alors excité au violent désir d’aborder cet asile, et que sa masse étant devenue légère par le feu de cet enthousiasme, il y fut enlevé de la même sorte qu’il s’est vu des Philosophes, leur imagination fortement tendue à quelque chose, être emportés en l’air par des ravissemens que vous appelez extatiques. Ève que l’infirmité de son sexe rendoit plus foible et moins chaude, n’auroit pas eu sans doute l’imaginative assez vigoureuse pour vaincre par la contention de sa volonté le poids de la matière, mais parce qu’il y avoit très peu qu’elle avoit été tirée du corps de son mari, la sympathie dont cette moitié étoit encore liée à son tout, la porta vers lui à mesure qu’il montoit, comme l’ambre se fait suivre de la paille, comme l’aimant se tourne au septentrion d’où il a été arraché, et attira cette partie de lui-même comme la mer attire les fleuves qui sont sortis d’elle. Arrivés qu’ils furent en votre terre, ils s’habituèrent entre la Mésopotamie et l’Arabie : les Hébreux l’ont connu sous le nom d’Adam et les idolâtres sous celui de Prométhée, que les Poètes feignirent avoir dérobé le feu du Ciel, à cause de ses descendans qu’il engendra pourvus d’une âme aussi parfaite que celle dont Dieu l’avoit rempli. Ainsi pour habiter votre monde, le premier homme laissa celui-ci désert ; mais le Tout-Sage ne voulut pas qu’une demeure si heureuse restât sans habitans : il permit peu de siècles après qu’Énoc ennuyé de la compagnie des hommes, dont l’innocence se corrompoit, eut envie de les abandonner. Ce saint personnage toutefois ne jugea point de retraite assurée contre l’ambition de ses parens qui s’égorgeoient déjà pour le partage de votre monde, sinon la terre bien-heureuse, dont jadis, Adam son aïeul lui avoit tant parlé. Toutefois comment y aller ? L’échelle de Jacob n’étoit pas encore inventée ! La grâce du Très-Haut y suppléa, car elle fit qu’Enoc s’avisa que le feu du Ciel descendoit sur les holocaustes des Justes et de ceux qui étoient agréables devant la face du Seigneur, selon la parole de sa bouche ; « L’odeur des sacrifices du Juste est montée jusques à moi. » Un jour que cette flamme divine étoit acharnée à consumer une victime qu’il offroit à l’Éternel, de la vapeur qui s’exhaloit il remplit deux grands vases qu’il luta hermétiquement, et se les attacha sous les aisselles. La fumée aussitôt qui tendoit à s’élever droit à Dieu, et qui ne pouvoit que, par miracle pénétrer le métal, poussa les vases en haut, et de la sorte enlevèrent avec eux ce saint homme . Quand il fut monté jusques à la Lune, et qu’il eut jeté les yeux sur ce beau jardin, un épanouissement de joie presque surnaturelle lui fit connoître que c’étoit le Paradis terrestre où son grand-père avoit autrefois demeuré. Il délia promptement les vaisseaux qu’il avoit ceints comme des ailes autour de ses épaules, et le fit avec tant de bonheur, qu’à peine étoit-il en l’air quatre toises au-dessus de la Lune, qu’il prit congé de ses nageoires. L’élévation cependant étoit assez grande pour le beaucoup blesser, sans le grand tour de sa robe, où le vent s’engouffra, et l’ardeur du feu de la charité qui le soutint aussi jusqu’à ce qu’il eût mis pied à terre. Pour les deux vases ils montèrent jusqu’à ce que Dieu les enchâssât dans le Ciel où ils sont demeurés : et c’est ce qu’aujourd’hui vous appelez les Balances, qui nous montrent bien tous les jours qu’elles sont encore pleines des odeurs du sacrifice d’un Juste par les influences favorables qu’elles inspirent sur l’horoscope de Louis le Juste, qui eut les Balances pour ascendant .