Je vis entrer le lendemain mon Démon avec le soleil. « Et je vous veux tenir parole, me dit-il ; vous déjeunerez plus solidement que vous ne soupâtes hier. » A ces mots je me levai, et il me conduisit, par la main derrière le jardin du logis, où l’un des enfants de l’Hôte nous attendoit avec une arme à la main, presque semblable à nos fusils. Il demanda à mon guide si je voulois une douzaine d’alouettes, parce que les magots (il croyoit que j’en fusse un) se nourrissoient de cette viande. A peine eus-je répondu qu’oui, que le Chasseur déchargea un coup de feu, et vingt ou trente alouettes tombèrent à nos pieds toutes rôties. « Voilà, m’imaginai-je aussitôt, ce qu’on dit par proverbe en notre monde d’un pays où le alouettes tombent toutes rôties ! » Sans doute que quelqu’un étoit revenu d’ici. « Vous n’avez qu’à manger, me dit mon Démon ; ils ont l’industrie de mêler parmi leur poudre et leur plomb une certaine composition qui tue, plume, rôtit, et assaisonne le gibier. » J’en ramassai quelques-unes, dont je mangeai sur sa parole, et en vérité je n’ai jamais en ma vie rien goûté de si délicieux. Après ce déjeuner nous nous mîmes en état de partir, et avec mille grimaces dont ils se servent quand ils veulent témoigner de l’affection, l’hôte reçut un papier de mon Démon. Je lui demandai si c’était une obligation pour la valeur de l’écot. Il me repartit que non ; qu’il ne lui devoit plus rien, et que c’étoient des Vers. « Comment, des Vers ? lui répliquai-je, les Taverniers sont donc ici curieux de rimes ? — C’est, me dit-il, la monnoie du pays, et la dépense que nous venons de faire céans s’est trouvée monter à un sixain que je lui viens de donner. Je ne craignois pas demeurer court ; car quand nous ferions ici ripaille pendant huit jours, nous ne saurions dépenser un Sonnet, et j’en ai quatre sur moi, avec deux Épigrammes, deux Odes et une Églogue. — (Ha ! vraiment, dis-je en moi-même, voilà justement la monnoie dont Sorel fait servir Hortensias dans « Francion »), je m’en souviens. C’est là, sans doute, qu’il l’a dérobé : mais de qui diable peut-il l’avoir appris ? Il faut que ce soit de sa mère, car j’ai ouï-dire qu’elle étoit lunatique. » Et plût à Dieu, lui dis-je, que cela fût de même en notre monde ! J’y connois beaucoup d’honnêtes Poètes qui meurent de faim, et qui feroient bonne chère, si on payoit les Traiteurs en cette monnoie. » Je lui demandai si ces vers servoient toujours, pourvu qu’on les transcrivît : il me répondit que non, et continua ainsi : « Quand on en a composé, l’auteur les porte à la Cour des Monnoies, où les Poètes Jurés du Royaume tiennent leur séance. Là ces versificateurs Officiers mettent les pièces à l’épreuve, et si elles sont jugées de bon aloi, on les taxe non pas selon leur poids, mais selon leur pointe, c’est-à-dire qu’un Sonnet ne vaut pas toujours un Sonnet, mais selon le mérite de la pièce ; et ainsi quand quelqu’un meurt de faim, ce n’est jamais qu’un buffle, et les personnes d’esprit font toujours grand’chère. » J’admirois, tout extasié, la police judicieuse de ce pays-là, et il poursuivit de cette façon : « Il y a encore d’autres personnes qui tiennent cabaret d’une manière bien différente. Lorsqu’on sort de chez eux, ils demandent à proportion des frais un acquit pour l’autre monde ; et dès qu’on le leur a donné, ils écrivent dans un grand registre qu’ils appellent les comptes de Dieu, à peu près en ces termes : « Item, la valeur de tant de Vers délivrés un tel jour, à un tel, que Dieu doit rembourser aussitôt l’acquit reçu du premier fonds qui s’y trouvera ; » et lorsqu’ils se sentent en danger de mourir, ils font hacher ces registres en morceaux, et les avalent, parce qu’ils croient que s’ils n’étoient ainsi digérés, Dieu ne pourvoit pas les lire, et cela ne leur profiteroit de rien. »

Cet entretien n’empêchoit pas que nous ne continuassions de marcher, c’est-à-dire mon porteur à quatre pattes sous moi, et moi à califourchon sur lui. Je ne particulariserai point davantage les aventures qui nous arrêtèrent sur le chemin, qu’enfin nous terminâmes à la Ville où le Roi fait sa résidence. Je n’y fus pas plutôt arrivé, qu’on me conduisit au Palais, où les Grands me reçurent avec des admirations plus modérées que n’avoit fait le peuple quand j’étois passé dans les rues. Mais la conclusion que j’étois sans doute la femelle du petit animal de la Reine fut celle des Grands comme [celle] du peuple. Mon guide me l’interprétoit ainsi ; et cependant lui-même n’entendoit point cette énigme, et ne savoit qui étoit ce petit animal de la Reine ; mais nous en fûmes bientôt éclaircis, car le Roi, quelque temps après m’avoir considéré, commanda qu’on l’amenât, et à une demi-heure de là je vis entrer au milieu d’une troupe de singes qui portoient la fraise et le haut de chausses, un petit homme bâti presque tout comme moi, car il marchoit à deux pieds, sitôt qu’il m’aperçut, il m’aborda par un « criado de vou estra merced » ; je lui ripostai sa révérence à peu près en mêmes termes. Mais, hélas ! ils ne nous eurent pas plutôt vu parler ensemble, qu’ils crurent tous le préjugé véritable ; et cette conjecture n’avoit garde de produire un autre succès, car celui des assistans qui opinoit pour nous avec plus de faveur protestoit que notre entretien étoit un grognement que la joie d’être rejoints par un instinct naturel nous faisoit bourdonner. Ce petit homme me conta qu’il étoit Européen, natif de la Vieille Castille ; il avoit trouvé moyen avec des oiseaux de se faire porter jusques au monde de la Lune où nous étions lors ; qu’étant tombé entre les mains de la Reine elle l’avoit pris pour un singe, à cause qu’ils habillent, par hasard, en ce pays-là les singes à l’espagnole, et que l’ayant à son arrivée trouvé vêtu de cette façon, elle n’avoit point douté qu’il ne fût de l’espèce. « Il faut bien dire, lui répliquai-je, qu’après leur avoir essayé toutes sortes d’habits, ils n’en ont point rencontré de plus ridicules, et que ce n’est qu’à cause de cela qu’ils les équipent de la sorte, n’entretenant ces animaux que pour s’en donner du plaisir. — Ce n’est pas connoître, reprit-il, la dignité de notre nation en faveur de qui l’univers ne produit des hommes que pour nous donner des esclaves, et pour qui la Nature ne sauroit engendrer que des matières de rire. » Il me supplia ensuite de lui apprendre comment je m’étois osé hasarder de gravir à la Lune avec la machine dont je lui avois parlé (73) : je lui répondis que c’étoit à cause qu’il avoit emmené les oiseaux sur lesquels j’y pensois aller. Il sourit de cette raillerie, et environ un quart d’heure après le Roi commanda aux gardeurs de singes de nous ramener, avec ordre exprès de nous faire coucher ensemble l’Espagnol et moi, pour faire en son Royaume multiplier notre espèce. On exécuta de point en point la volonté du Prince, de quoi je fus très-aise pour le plaisir que je recevois d’avoir quelqu’un qui m’entretînt pendant la solitude de ma brutificacion. Un jour, mon mâle (car on me prenoit pour sa femelle) me conta que ce qui l’avoit véritablement obligé de courir toute la terre, et enfin de l’abandonner pour la Lune, étoit qu’il n’avoit pu trouver un seul pays où l’imagination même fut en liberté. « Voyez-vous, me dit-il, à moins de porter un bonnet, quoi que vous puissiez dire de beau, s’il est contre les principes des Docteurs de drap, vous êtes un idiot, un fou, et quelque chose de pis. On m’a voulu mettre en mon pays à l’inquisition pource qu’à la barbe des pédans j’avois soutenu qu’il y avoit du vide dans la Nature et que je ne connoissois point de matière au monde plus pesante l’une que l’autre. » Je lui demandai de quelles probabilités il appuyoit une opinion si peu reçue. « Il faut, me répondit-il, pour en venir à bout, supposer qu’il n’y a qu’un élément ; car encore que nous voyions de l’eau, de la terre, de l’air et du feu séparés, on ne les trouve jamais pourtant si parfaitement purs, qu’ils ne soient encore engagés les uns avec les autres. Quand, par exemple, vous regardez du feu, ce n’est pas du feu, ce n’est que de l’air beaucoup étendu, l’air n’est que de l’eau fort dilatée, l’eau n’est que de la terre qui se fond, et la terre elle-même n’est autre chose que de l’eau beaucoup resserrée ; et ainsi à pénétrer sérieusement la matière, vous connoîtrez qu’elle n’est qu’une, qui comme excellente comédienne joue ici-bas toutes sortes de personnages, sous toutes sortes d’habits ; autrement il faudroit admettre autant d’élémens qu’il y a de sortes de corps, et si vous me demandez pourquoi le feu brûle, et l’eau refroidit, vu que ce n’est qu’une seule matière, je vous réponds que cette matière agit par sympathie, selon la disposition où elle se trouve dans le temps qu’elle agit. Le feu qui n’est rien que de la terre encore plus répandue qu’elle ne l’est pour constituer l’air, tâche de changer en elle par sympathie ce qu’elle rencontre. Ainsi la chaleur du charbon étant le feu le plus subtil et le plus propre à pénétrer un corps, se glisse entre les pores de notre masse au commencement, parce que c’est une nouvelle matière qui nous remplit et nous fait exhaler en sueur ; cette sueur étendue par le feu se convertit en fumée et devient air ; cet air encore davantage fondu par la chaleur de l’antipéristase, ou des astres qui l’avoisinent, s’appelle feu, et la terre abandonnée par le froid et par l’humide qui lioient toutes les parties tombe en terre ; l’eau d’autre part, quoiqu’elle ne diffère de la matière du feu qu’en ce qu’elle est plus serrée, ne nous brûle pas, à cause qu’étant serrée elle demande par sympathie à resserrer les corps qu’elle rencontre, et le froid que nous sentons n’est autre chose que l’effet de notre chair qui se replie sur elle-même par le voisinage de la terre ou de l’eau qui la contraint de lui ressembler. De là vient que les hydropiques remplis d’eau changent en eau toute la nourriture qu’ils prennent ; de là vient que les bilieux changent en bile tout le sang que forme leur foie. Supposé donc qu’il n’y ait qu’un seul élément, il est certissime que tous les corps chacun selon sa qualité inclinent également au centre de la terre.