Un jour de grand matin, m’étant éveillé en sursaut, je la vis qui tambourinoit contre les bâtons de ma cage : « Réjouissez-vous, me dit-elle, hier dans le Conseil on conclut la guerre contre le Roi. J’espère parmi l’embarras des préparatifs, cependant que notre Monarque et ses sujets seront éloignés, faire naître l’occasion de vous sauver. — Comment, la guerre ? l’interrompis-je. Arrive-t-il des querelles entre les Princes de ce monde ici comme entre ceux du nôtre ? Hé ! je vous prie, parlez-moi de leur façon de combattre.

— Quand les arbitres, reprit-elle, élus au gré des deux parties, ont désigné le temps accordé pour l’armement, celui de la marche, le nombre des combattans, le jour et le lieu de la bataille, et tout cela avec tant d’égalité, qu’il n’y a pas dans une armée un seul homme plus que dans l’autre, les soldats estropiés d’un côté sont tous enrôlés dans une compagnie, et lorsqu’on en vient aux mains, les Maréchaux de Camp ont soin de les exposer aux estropiés ; de l’autre côté, les géans ont en tête les colosses ; les escrimeurs, les adroits ; les vaillans, les courageux ; les débiles, les foibles ; les indisposés, les malades ; les robustes, les forts ; et si quelqu’un entreprenoit de frapper un autre que son ennemi désigné, à moins qu’il pût justifier que c’étoit par méprise, il est condamné de couard. Après la bataille donnée on compte les blessés, les morts, les prisonniers ; car pour les fuyards il ne s’en trouve point ; si les pertes se trouvent égales de part et d’autre, ils tirent à la courte paille à qui se proclamera victorieux.
« Mais encore qu’un royaume eût défait son ennemi de bonne guerre, ce n’est presque rien avancé, car il y a d’autres armées peu nombreuses de savans et d’hommes d’esprit, des disputes desquelles dépend entièrement le triomphe ou la servitude des États.
« Un savant est opposé à un autre savant, un esprité à un autre esprité, et un judicieux à un autre judicieux. Au reste le triomphe que remporte un État en cette façon est compté pour trois victoires à force ouverte. Après la proclamation de la victoire on rompt l’assemblée, et le peuple vainqueur choisit pour être son Roi, ou celui des ennemis, ou le sien. »
« Je ne pus m’empêcher de rire de cette façon scrupuleuse de donner des batailles ; et j’alléguois pour exemple d’une bien plus forte politique les coutumes de notre Europe, où le Monarque n’avoit garde d’omettre aucun de ses avantages pour vaincre ; et voici comme elle me parla :
« Apprenez-moi, me dit-elle, si vos Princes ne prétextent pas leurs armemens du droit de force ? — Si fait, lui répliquai-je, et de la justice de leur cause. — Pourquoi donc, continua-t-elle, ne choisissent-ils des arbitres non suspects pour être accordés ? Et s’il se trouve qu’ils aient autant de droit l’un que l’autre, qu’ils demeurent comme ils étoient, ou qu’ils jouent en un coup de piquet la Ville ou la Province dont ils sont en dispute ? Et cependant qu’ils font casser la tête à plus de quatre millions d’hommes qui valent mieux qu’eux, ils sont dans leur cabinet à goguenarder sur les circonstances du massacre de ces badauds, mais je me trompe de blâmer ainsi la vaillance de vos braves sujets ; ils font bien de mourir pour leur patrie ; l’affaire est importante car il s’agit d’être le vassal d’un Roi qui porte une fraise ou de celui qui porte un rabat.
— Mais vous, lui repartis-je, pourquoi toutes ces circonstances en votre façon de combattre ? Ne suffit-il pas que les armées soient en pareil nombre d’hommes ? — Vous n’avez guère de jugement, me répondit-elle. Croiriez-vous, par votre foi, ayant vaincu sur le pré votre ennemi seul à seul, l’avoir vaincu de bonne guerre, si vous étiez maillé, et lui non ; s’il n’a voit qu’un poignard, et vous une estocade ; enfin s’il étoit manchot, et que vous eussiez deux bras ? Cependant avec toute l’égalité que vous recommandez tant à vos gladiateurs, ils ne se battent jamais pareils ; car l’un sera de grande, l’autre de petite taille ; l’un sera adroit, l’autre n’aura jamais manié d’épée ; l’un sera robuste, l’autre foible ; et quand même ces disproportions seroient égales, qu’ils seroient aussi adroits et aussi forts l’un que l’autre, encore ne seroient-ils pas pareils, car l’un des deux aura peut-être plus de courage que l’autre ; et sous l’ombre que cet emporté ne considérera pas le péril, qu’il sera bilieux, qu’il aura plus de sang, qu’il avoit le cœur plus serré, avec toutes ces qualités qui font le courage, comme si ce n’étoit pas aussi bien qu’une épée, une arme que son ennemi n*a point, il s’ingère de se ruer éperdument sur lui, de l’effrayer, et d’ôter la vie à ce pauvre homme qui prévoit le danger, dont la chaleur est étouffée dans la pituite, et duquel le cœur est trop vaste pour unir les esprits nécessaires à dissiper cette glace qu’on appelle « poltronnerie ». Ainsi vous louez cet homme d’avoir tué son ennemi avec avantage, et le louant de hardiesse, vous le louez d’un péché contre nature, puisque sa hardiesse tend à sa destruction. Et à propos de cela, je vous dirai qu’il y a quelques années qu’on fit une remontrance au Conseil de guerre, pour apporter un règlement plus circonspect et plus consciencieux dans les combats. Et le Philosophe qui donnoit l’avis parla ainsi :
« Vous vous imaginez, Messieurs, avoir bien égalé les avantages de deux ennemis, quand vous les avez choisis tous deux grands, tous deux adroits, tous deux pleins de courage ; mais ce n’est pas encore assez, puisqu’il faut qu’enfin le vainqueur surmonte par adresse, par force, et par fortune. Si ça été par adresse, il a frappé sans doute son adversaire par un endroit où il ne l’attendoit pas, ou plus vite qu’il n’étoit vraisemblable ; ou feignant de l’attraper d’un côté, il l’a assailli de l’autre. Cependant tout cela c’est affiner, c’est tromper, c’est trahir, et la tromperie et la trahison ne doivent pas faire l’estime d’un véritable généreux. S’il a triomphé par force, estimerez-vous son ennemi vaincu, puisqu’il a été violenté ? Non, sans doute, non plus que vous ne direz pas qu’un homme ait perdu la victoire, encore qu’il soit accablé de la chute d’une montagne, parce qu’il n’a pas été en puissance de la gagner. Tout de même celui-là n’a point été surmonté, à cause qu’il ne s’est point trouvé dans ce moment disposé à pouvoir résister aux violences de son adversaire. Si ça été par hasard qu’il a terrassé son ennemi, c’est la Fortune et non pas lui qu’on doit couronner : il n’y a rien contribué ; et enfin le vaincu n’est non plus blâmable que le joueur de dés, qui sur dix-sept points en voit faire dix-huit. »
On lui confessa qu’il avoit raison ; mais qu’il étoit impossible, selon les apparences humaines, d’y mettre ordre, et qu’il valoit mieux subir un petit inconvénient, que de s’abandonner à cent autres de plus grande importance. »
Elle ne m’entretint pas cette fois davantage, parce qu’elle craignoit d’être trouvée toute seule avec moi si matin. Ce n’est pas qu’en ce Pays l’impudicité soit un crime ; au contraire, hors les coupables convaincus, tout homme a pouvoir sur toute femme, et une femme tout de même pourroit appeler un homme en Justice qui l’auroit refusée. Mais elle ne m’osoit pas fréquenter publiquement à ce qu’elle me dit, à cause que les Prêtres avoient prêché au dernier sacrifice que c’étoient les femmes principalement qui publioient que j’étois homme, afin découvrir sous ce prétexte le désir exécrable qui les brûloit de se mêler aux bêtes, et de commettre avec moi sans vergogne des péchés contre nature. Cela fut cause que je demeurai longtemps sans la voir, ni pas une du sexe.
Cependant il falloit bien que quelqu’un eût réchauffé les querelles de la définition de mon être, car comme je ne songeois plus qu’à mourir en ma cage, on me vint quérir encore une fois pour me donner audience. Je fus donc interrogé, en présence d’un grand nombre de Courtisans sur quelques points de Physique, et mes réponses, à ce que je crois, ne satisfirent aucunement, car celui qui présidoit m’exposa fort au long ses opinions sur la structure du Monde ; elles me semblèrent ingénieuses ; et sans qu’il passa jusqu’à son origine qu’il soutenoit éternelle, j’eusse trouvé sa Philosophie beaucoup plus raisonnable que la nôtre. Mais sitôt que je l’entendis soutenir une rêverie si contraire à ce que la Foi nous apprend, je lui demandai ce qu’il pourroit répondre à l’autorité de Moïse et que ce grand Patriarche avoit dit expressément que Dieu l’avoit créé en six jours. Cet ignorant ne fit que rire au lieu de me répondre ; ce qui m’obligea de lui dire que puisqu’ils en venoient là, je commençois à croire que leur Monde n’étoit qu’une Lune. « Mais, me dirent-ils tous, vous y voyez de la terre, des rivières, des mers, que seroit-ce donc tout cela ? — N’importe ! repartis-je, Aristote assure que ce n’est que la Lune ; et si vous aviez dit le contraire dans les Classes où j’ai fait mes études, on vous auroit siffles. » Il se fit sur cela un grand éclat de rire. Il ne faut pas demander si ce fut de leur ignorance ; mais cependant on me conduisit dans ma cage.