Modes de la Lune pour la vie et la mort

A l’ouverture de la boîte, je trouvai dedans un je ne sais quoi de métal presque semblable à nos horloges, plein de je ne sais quelques petits ressorts et de machines imperceptibles. C’est un Livre à la vérité, mais c’est un Livre miraculeux qui n’a ni feuillets ni caractères ; enfin c’est un Livre où pour apprendre les yeux sont inutiles ; on n’a besoin que des oreilles. Quand quelqu’un donc souhaite lire, il bande avec grande quantité de toutes sortes de petits nerfs cette machine, puis il tourne l’aiguille sur le chapitre qu’il désire écouter, et au même temps il en sort comme de la bouche d’un homme, ou d’un instrument de musique, tous les sons distincts et différens qui servent, entre les grands lunaires, à l’expression du langage.

Lorsque j’ai depuis réfléchi sur cette miraculeuse invention défaire des Livres, je ne m’étonne plus de voir que les jeunes hommes de ce pays-là possédoient plus de connoissance à seize et dix-huit ans que les barbes grises du nôtre ; car sachant lire aussitôt que parler, ils ne sont jamais sans lecture ; à la chambre, à la promenade, en ville, en voyage, ils peuvent avoir dans la poche, ou pendus à la ceinture, une trentaine de ces Livres dont ils n’ont qu’à bander un ressort pour en ouïr un chapitre seulement, ou bien plusieurs, s’ils sont en humeur d’écouter tout un Livre : ainsi vous avez éternellement autour de vous tous les grands Hommes et morts et vivans qui vous entretiennent de vive voix. Ce présent m’occupa plus d’une heure ; enfin me les estans attachés en forme de pendans d’oreille, je sortis pour me promener, mais je ne fus pas plutôt au bout de la rue que je rencontrai une troupe assez nombreuse de personnes tristes.

Quatre d’entre eux portoient sur leurs épaules une espèce de cercueil enveloppé de noir. Je m’informai d’un regardant ce que vouloit dire ce convoi semblable aux pompes funèbres de mon Pays ; il me répondit que ce méchant et nommé du peuple par une chiquenaude sur le genou droit, qui avoit été convaincu d’envie et d’ingratitude, étoit décédé le jour précédent, et que le Parlement l’avoit condamné il y avoit plus de vingt ans à mourir de mort naturelle et dans son lit, et puis d’être enterré après sa mort. Je me pris à rire de cette réponse ; et lui m’interrogeant pourquoi : « Vous m’étonnez, dis-je, de dire que ce qui est une marque de bénédiction dans notre Monde, comme la longue vie, une mort paisible, une sépulture honorable, serve en celui-ci d’une punition exemplaire.

— Quoi ! vous prenez la sépulture pour une marque de bénédiction ! me repartit cet homme. Et par votre foi, pouvez-vous concevoir quelque chose de plus épouvantable qu’un cadavre marchant sous les vers dont il regorge, à la merci des crapauds qui lui mâchent les joues ; enfin la peste revêtue du corps d’un homme ? Bon Dieu ! la seule imagination d’avoir, quoique mort, le visage embarrassé d’un drap, et sur la bouche une pique de terre me donne de la peine à respirer ! Ce misérable que vous voyez porter, outre l’infamie d’être jeté dans une fosse, a été condamné d’être assisté dans son convoi de cent cinquante de ses amis, et commandement à eux, en punition d’avoir aimé un envieux et un ingrat, de paroître à ses funérailles avec un visage triste ; et sans que les Juges en ont eu pitié, imputant en partie ses crimes à son peu d’esprit, ils auroient ordonné d’y pleurer. Hormis les criminels, on brûle ici tout le monde : aussi est-ce une coutume très décente et très raisonnable, car nous croyons que le feu ayant séparé le pur d’avec l’impur, la chaleur rassemble par sympathie cette chaleur naturelle qui faisoit l’âme, et lui donne la force de s’élever toujours, et montant jusques à quelque astre, la terre de certains peuples plus immatériels que nous et plus intellectuels, parce que leur tempérament doit répondre et participer à la pureté du globe qu’ils habitent, et que cette flamme radicale, s’étant encore rectifiée par la subtilité des éléments de ce Monde-là, elle vient à composer un des bourgeois de ce pays enflammé.

« Ce n’est pas encore notre façon d’inhumer la plus belle. Quand un de nos Philosophes vient à un âge où il sent ramollir son esprit, et la glace de ses ans engourdir les mouvemens de son âme, il assemble ses amis par un banquet somptueux ; puis ayant exposé les motifs qui le font résoudre à prendre congé de la Nature, et le peu d’espérance qu’il y a d’ajouter quelque chose à ses belles actions, on lui fait ou grâce, c’est-à-dire on lui ordonne la mort, ou on lui fait un sévère commandement de vivre. Quand donc à pluralité de voix on lui a mis son souffle entre les mains, il avertit ses plus chers et du jour et du lieu : ceux-ci se purgent et s’abstiennent de manger pendant vingt-quatre heures ; puis arrivés qu’ils sont au logis du Sage, et sacrifié qu’ils ont au Soleil, ils entrent dans la chambre où le généreux les attend sur un lit de parade. Chacun le veut embrasser ; et quand c’est au rang de celui qu’il aime le mieux, après l’avoir baisé tendrement, il l’appuie sur son estomac, et joignant sa bouche sur sa bouche, de la main droite il se baigne un poignard dans le cœur. L’amant ne détache point ses lèvres de celles de son amant qu’il ne le sente expirer ; et lors il retire le fer de son sein, et fermant de sa bouche la plaie, il avale son sang, qu’il suce jusqu’à ce qu’un second lui succède, puis un troisième, un quatrième, et enfin toute la compagnie ; et quatre ou cinq heures après on introduit à chacun une fille de seize ou dix-sept ans et, pendant trois ou quatre jours qu’ils sont à goûter les plaisirs de l’amour, ils ne sont nourris que de la chair du mort qu’on leur fait manger toute crue, afin que si de cent embrassemens il peut naître quelque chose, ils soient assurés que c’est leur ami qui revit. »

J’interrompis ce discours, en disant à celui qui me le faisoit, que ces façons de faire avoient beaucoup de ressemblance avec celles de quelque peuple de notre Monde ; et continuai ma promenade, qui fut si longue que, quand je revins, il y avoit deux heures que le dîner étoit prêt. On me demanda pourquoi j’étois arrivé si tard : « Ce n’a pas été ma faute, répondis-je au cuisinier qui s’en plaignoit ; j’ai demandé plusieurs fois parmi les rues quelle heure il étoit, mais on ne m’a répondu qu’en ouvrant la bouche, serrant les dents, et tournant le visage de travers.

— Quoi ! s’écria toute la compagnie, vous ne savez pas que par là ils vous montroient l’heure ?

— Par ma foi, repartis-je, ils avoient beau exposer leur grand nez au Soleil, avant que je l’apprisse.

— C’est une commodité, me dirent-ils, qui leur sert à se passer d’horloge ; car de leurs dents ils font un cadran si juste, qu’alors qu’ils veulent instruire quelqu’un de l’heure, ils ouvrent les lèvres ; et l’ombre de ce nez qui vient tomber dessus leurs dents, marque comme un cadran celle dont le curieux est en peine. Maintenant, afin que vous sachiez pourquoi en ce pays tout le monde a le nez grand, apprenez qu’aussitôt que la femme est accouchée, la matrone porte l’enfant au Prieur du Séminaire ; et justement au bout de l’an les experts étant assemblés, si son nez est trouvé plus court qu’à une certaine mesure que tient le Syndic, il est censé camus, et mis entre les mains des gens qui le châtrent. Vous me demanderez la cause de cette barbarie, et comme il se peut faire que nous chez qui la virginité est un crime, établissions des continences par force ? Mais sachez que nous le faisons après avoir observé depuis trente siècles qu’un grand nez est le signe d’un homme spirituel, courtois, affable, généreux, libéral, et que le petit est un signe du contraire. C’est pourquoi des Camus on bâtit les Eunuques, parce que la République aime mieux ne point avoir d’enfans, que d’en avoir qui leur fussent semblables. » Il parloit encore, lorsque je vis entrer un homme tout nu. Je m’assis aussitôt, et me couvris pour lui faire honneur, car ce sont les marques du plus grand respect qu’on puisse en ce pays-là témoigner à quelqu’un. « Le Royaume, dit-il, souhaite qu’avant de retourner en votre Monde, vous en avertissiez les magistrats, à cause qu’un Mathématicien vient tout à l’heure de promettre au Conseil, que pourvu qu’étant de retour chez vous, vous vouliez construire une certaine machine qu’il vous enseignera, il attirera votre globe et le joindra à celui-ci. » A quoi je promis de ne pas manquer. « Hé ! je vous prie (dis-je à mon Hôte, quand l’autre fut parti), de me dire pourquoi cet envoyé portoit à la ceinture des parties honteuses de bronze ? » Ce que j’avois vu plusieurs fois pendant que j’étois en cage, sans l’avoir osé demander, parce que j’étois toujours environné de Filles de la Reine, que je craignois d’offenser si j’eusse en leur présence attiré l’entretien d’une matière si grasse. De sorte qu’il me répondit : « Les femelles ici, non plus que les mâles, ne sont pas assez ingrates pour rougir à la vue de celui qui les a forgées ; et les vierges n’ont pas honte d’aimer sur nous en mémoire de leur mère Nature, la seule chose qui porte son nom. Sachez donc que l’écharpe dont cet homme est honoré, et où pend pour médaille la figure d’un membre viril, est le symbole du gentilhomme, et la marque qui distingue le noble d’avec le roturier. » Ce paradoxe me sembla si extravagant, que je ne pus m’empêcher de rire.

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