Un hébergement sophistiqué et confortable

Voilà les choses à peu près dont nous amusions le temps ; car ce petit Espagnol avoit l’esprit joli. Notre entretien toutefois n’étoit que la nuit, à cause que depuis six heures du matin jusques au soir la grande foule du monde qui nous venoit contempler à notre logis nous eût détournés ; car quelques-uns nous jetoient des pierres, d’autres des noix, d’autres de l’herbe. Il n’étoit bruit que des bêtes du Roi. On nous servoit tous les jours à manger à nos heures, et la Reine et le Roi prenoient eux-mêmes assez souvent la peine de me tâter le ventre pour connoître si je n’emplissois point, car ils brûloient d’une envie extraordinaire d’avoir de la race de ces petits animaux. Je ne sais si ce fut pour avoir été plus attentif que mon mâle à leurs simagrées et à leurs tons ; mais j’appris plus tôt que lui à entendre leur langue, et à l’écorcher un peu : ce qui fit qu’on nous considéra d’une autre façon qu’on n’avoit fait, et les nouvelles coururent aussitôt par tout le royaume qu’on avoit trouvé deux hommes sauvages, plus petits que les autres, à cause des mauvaises nourritures que la solitude nous avoit fournies, et qui par un défaut de la semence de leurs pères n’avoient pas eu les jambes de devant assez fortes pour s’appuyer dessus.

Cette créance alloit prendre racine à force de cheminer, sans les Prêtres du pays qui s’y opposèrent, disant que c’étoit une impiété épouvantable de croire que non seulement des bêtes, mais des monstres, fussent de leur espèce. « Il y auroit bien plus d’apparence, ajoutoient les moins passionnés, que nos animaux domestiques participassent au privilège de l’humanité de l’immortalité, par conséquent à cause qu’ils sont nés dans notre pays, qu’une bête monstrueuse qui se dit née je ne sais où dans la Lune ; et puis considérez la différence qui se remarque entre nous et eux. Nous autres marchons à quatre pieds, parce que Dieu ne se voulut pas fier d’une chose si précieuse à une moins ferme assiette, et il eut peur qu’allant autrement il n’arrivât fortune de l’homme ; c’est pourquoi il prit la peine de l’asseoir sur quatre piliers, afin qu’il ne pût tomber ; mais dédaignant de se mêler de la construction de ces deux brutes, il les abandonna au caprice de la Nature, laquelle, ne craignant pas la perte de si peu de chose, ne les appuya que sur deux pattes.

« Les oiseaux mêmes, disoient-ils, n’ont pas été si maltraités qu’elles, car au moins ils ont reçu des plumes pour subvenir à la faiblesse de leurs pieds, et se jeter en l’air quand nous les éconduirons de chez nous ; au lieu que la Nature en ôtant les deux pieds à ces monstres les a mis en état de ne pouvoir échapper à notre Justice.

« Voyez un peu outre cela comment ils ont la tête tournée devers le ciel ! C’est la disette où Dieu les a mis de toutes choses qui les a situés de la sorte, car cette posture suppliante témoigne qu’ils se plaignent au Ciel de Celui qui les a créés, et qu’ils lui demandent permission de s’accommoder de nos restes. Mais nous autres nous avons la tête penchée en bas pour contempler les biens dont nous sommes seigneurs, et comme n’y ayant rien au Ciel à qui notre heureuse condition puisse porter envie. »

J’entendois tous les jours, à ma loge, les Prêtres faire ces contes, ou d’autres semblables ; et enfin ils en bridèrent si bien l’esprit des peuples sur cet article, qu’il fut arrêté que je ne passerois tout au plus que pour un perroquet sans plumes, car ils confirmoient les persuadés sur ce que non plus qu’un oiseau je n’avois que deux pieds. Cela fit qu’on me mit en cage par ordre exprès du Conseil d’en haut.

Là tous les jours l’Oiseleur de la Reine prenait le soin de me venir siffler la langue comme on fait ici aux sansonnets, j’étois heureux à la vérité en ce que je ne manquois point de mangeaille. Cependant parmi les sornettes dont les regardans me rompoient les oreilles, j’appris à parler comme eux, en sorte que quand je fus assez rompu dans l’idiome pour exprimer la plupart de mes conceptions, j’en contai des plus belles. Déjà les compagnies ne s’entretenoient plus que de la gentillesse de mes bons mots, et de l’estime que l’on faisoit de mon esprit. On vint jusque-là, que le Conseil fut contraint de faire publier un Arrêt, par lequel on défendoit de croire que j’eusse de la raison, avec un commandement très exprès à toutes personnes de quelque qualité ou condition qu’elles fussent, de s’imaginer, quoi que je pusse faire de spirituel, que c’étoit l’instinct qui me le faisoit faire.

Cependant la définition de ce que j’étois partagea la ville en deux factions. Le parti qui soutenoit en ma faveur grossissoit de jour en jour, et enfin en dépit de l’anathème et de l’excommunication des Prophètes qui tâchoient par là d’épouvanter le peuple, ceux qui tenoient pour moi demandèrent une assemblée des États, pour résoudre cet accroc de religion. On fut longtemps à s’accorder sur le choix de ceux qui opineroient ; mais les arbitres pacifièrent l’animosité par le nombre des intéressés qu’ils égalèrent, et qui ordonnèrent qu’on me porteroit dans l’assemblée comme on fit ; mais j’y fus traité autant sévèrement qu’on se le peut imaginer. Les Examinateurs m’interrogèrent entre autres choses de Philosophie : je leur exposai tout à la bonne foi ce que jadis mon Régent m’en avoit appris, mais ils ne mirent guère à me le réfuter par beaucoup de raisons convaincantes à la vérité. Quand je me vis tout à fait convaincu, j’alléguai pour dernier refuge les principes d’Aristote qui ne me servirent pas davantage que les sophismes ; car en deux mots ils m’en découvrirent la fausseté. « Cet Aristote, me dirent-ils, dont vous vantez si fort la science, accommodoit sans doute les principes à sa Philosophie, au lieu d’accommoder sa Philosophie aux principes, et encore devoit-il les prouver au moins plus raisonnables que ceux des autres Sectes, ce qu’il n’a pu faire. C’est pourquoi le bon seigneur ne trouvera pas mauvais si nous lui baisons les mains. » Enfin comme ils virent que je ne clabaubois autre chose, sinon qu’ils n’étoient pas plus savans qu’Aristote, et qu’on m’avoit défendu de discuter contre ceux qui nioient les principes, ils conclurent tous d’une commune voix, que je n’étois pas un homme, mais possible quelque espèce d’autruche, vu que je portois comme elle la tête droite, que je marchois sur deux pieds, et qu’enfin, hormis un peu de duvet, je lui étois tout semblable ; si bien qu’on ordonna à l’Oiseleur de me reporter en cage. J’y passois mon temps avec assez de plaisir, car à cause de leur langue que je possédois correctement, toute la Cour se divertissoit à me faire jaser. Les filles de la Reine entre autres fouroient toujours quelque bribe dans mon panier ; et la plus gentille de toutes ayant conçu quelque amitié pour moi, elle étoit si transportée de joie, lorsqu’étant en secret, je lui découvrois les mystères de notre religion et principalement quand je lui parlois de nos cloches et de nos reliques, qu’elle me protestoit les larmes aux yeux que si jamais je me trouvois en état de revoler en notre monde, elle me suivroit de bon cœur.

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