Une justice éclairée et bienveillante

Les Prêtres cependant, plus emportés que les premiers, avertis que j’avois osé dire que la Lune d’où je venois étoit un Monde, et que leur Monde n’étoit qu’une Lune, crurent que cela leur fournissoit un prétexte assez juste pour me faire condamner à l’eau : c’est la façon d’exterminer les athées. Pour cet effet ils furent en corps faire leur plainte au Roi qui leur promit justice, et ordonna que je serois remis sur la sellette.

Me voilà donc décagé pour la troisième fois ; et lors le plus ancien prit la parole, et plaida contre moi. Je ne me souviens pas de sa harangue, à cause que j’étois trop épouvanté pour recevoir les espèces de sa voix sans désordre, et parce aussi qu’il s’étoit servi pour déclamer d’un instrument dont le bruit m’étourdissoit : c’étoit une trompette qu’il avoit tout exprès choisie, afin que la violence de ce son martial échauffât leurs esprits à ma mort, et afin d’empêcher par cette émotion que le raisonnement ne pût faire son office, comme il arrive dans nos armées, où le tintamarre des trompettes et des tambours empêche le soldat de réfléchir sur l’importance de sa vie. Quand il eut dit, je me levai pour défendre ma cause, mais j’en fus délivré par une aventure qui vous va surprendre. Comme j’avois la bouche ouverte, un homme qui avoit eu grande difficulté à traverser la foule, vint choir aux pieds du Roi, et se traîna longtemps sur le dos en sa présence. Cette façon de faire ne me surprit pas, car je savois que c’étoit la posture où ils se mettoient quand ils vouloient discourir en public. Je rengainai seulement ma harangue, et voici celle que nous eûmes de lui :

« Justes, écoutez-moi ! vous ne sauriez condamner cet Homme, ce Singe, ou ce Perroquet, pour avoir dit que la Lune est un Monde d’où il venoit ; car s’il est homme, quand même il ne seroit pas venu de la Lune, puisque tout homme est libre, ne lui est-il pas libre aussi de s’imaginer ce qu’il voudra ? Quoi ! pouvez-vous le contraindre à n’avoir pas vos visions ? Vous le forcerez bien à dire que la Lune n’est pas un Monde, mais il ne le croira pas pourtant ; car pour croire quelque chose, il faut qu’il se présente à son imagination certaines possibilités plus grandes au oui qu’au non ; à moins que vous ne lui fournissiez ce vraisemblable, ou qu’il ne vienne de soi-même s’offrir à son esprit, il vous dira bien qu’il croit, mais il ne le croira pas pour cela.

« J’ai maintenant à vous prouver qu’il ne doit pas être condamné, si vous le posez dans la catégorie des bêtes. Car supposé qu’il soit animal sans raison, en auriez-vous vous-mêmes de l’accuser d’avoir péché contre elle ? Il a dit que la Lune étoit un monde ; or les bêtes n’agissent que par instinct de Nature ; donc c’est la Nature qui le dit, et non pas lui. De croire que cette savante Nature qui a fait le Monde et la Lune ne sache ce que c’est elle-même, et que vous autres qui n’avez de connoissance que ce que vous en tenez d’elle, le sachiez plus certainement, cela seroit bien ridicule. Mais quand même la passion vous feroit renoncer à vos principes, et que vous supposeriez que la Nature ne guidât pas les bêtes, rougissez à tout le moins des inquiétudes que vous causent les caprices d’une bête. En vérité, Messieurs, si vous rencontriez un homme d’âge mûr qui veillât à la police d’une fourmilière, pour tantôt donner un soufflet à la fourmi qui auroit fait choir sa compagne, tantôt en emprisonner une qui auroit dérobé à sa voisine un grain de blé, tantôt mettre en justice une autre qui auroit abandonné ses œufs, ne l’estimeriez-vous pas insensé de vaquer à des choses trop au-dessous de lui, et de prétendre assujettir à la raison des animaux qui n’en ont pas l’usage ? Comment donc, vénérables Pontifes, appellerez-vous l’intérêt que vous prenez aux caprices de ce petit animal ? Justes, j’ai dit. »

Dès qu’il eut achevé, une sorte de musique d’applaudissements fit retentir toute la salle ; et après que toutes les opinions eurent été débattues un gros quart d’heure, le Roi prononça :

« Que dorénavant je serois censé homme, comme tel mis en liberté, et que la punition d’être noyé seroit modifiée en une amende honteuse (car il n’en est point en ce pays-là « d’honorable ») ; dans laquelle amende je me dédirois publiquement d’avoir soutenu que la Lune étoit un Monde, à cause du scandale que la nouveauté de cette opinion auroit pu apporter dans l’âme des foibles. »

Cet Arrêt prononcé on m’enlève hors du Palais, on m’habille par ignominie, fort magnifiquement, on me porte sur la tribune d’un magnifique Chariot ; et traîné que je fus par quatre Princes qu’on avoit attachés au joug, voici ce qu’ils m’obligèrent de prononcer aux carrefours de la Ville :

« Peuple, je vous déclare que cette Lune-ci n’est pas une Lune, mais un Monde ; et que ce Monde là-bas n’est pas un Monde, mais une Lune. Tel est ce que les Prêtres trouve bon que vous croyiez. »

Après que j’eus crié la même chose aux cinq grandes places de la Cité, j’aperçus mon Avocat qui me tendoit la main pour m’aider à descendre. Je fus bien étonné de reconnoître, quand je l’eus envisagé, que c’étoit mon Démon. Nous fûmes une heure à nous embrasser : « Et venez-vous-en chez moi, me dit-il, car de retourner en Cour après une amende honteuse, vous n’y seriez pas vu de bon œil. Au reste il faut que je vous dise que vous seriez encore parmi les Singes aussi bien que l’Espagnol votre compagnon, si je n’eusse publié dans les compagnies la vigueur et la force de votre esprit, et brigué contre les Prophètes, en votre faveur, la protection des Grands. » La fin de mes remercîmens nous vit entrer chez lui ; il m’entretint jusqu’au repas des ressorts qu’il avoit fait jouer pour contraindre les Prêtres, malgré tous les plus spécieux scrupules dont ils avoient embabouiné la conscience du Peuple, à se déporter d’une poursuite si injuste. Mais comme on nous eut avertis qu’on avoit servi, il me dit qu’il avoit pour me tenir compagnie ce soir-là, prié deux Professeurs d’Académie de cette Ville de venir manger avec nous. « Je les ferai tomber, ajouta-t-il, sur la Philosophie qu’ils enseignent en ce Monde-ci, et par même moyen vous verrez le fils de mon hôte. C’est un jeune homme autant plein d’esprit que j’en aie jamais rencontré ; ce seroit un second Socrate s’il pouvoit régler ses lumières et ne point étouffer dans le vice les grâces dont Dieu continuellement le visite, et ne plus affecter le libertinage comme il fait par une chimérique ostentation et une affectation de s’acquérir la réputation d’homme d’esprit. Je me suis logé céans pour épier les occasions de l’instruire. » Il se tut comme pour me laisser à mon tour la liberté de discourir ; puis il fit signe qu’on me dévêtit des honteux ornemens dont j’étois encore tout brillant.

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