L’importance de la philosophie dans le quotidien sélénite

A ces mots il se tut, et le fils de notre hôte prit ainsi la parole : « Permettez-moi, lui dit-il, puisque je suis informé par votre soin, de l’Origine, de l’Histoire, des Coutumes, et de la Philosophie du Monde de ce petit homme, que j’ajoute quelque chose à ce que vous avez dit, et que je prouve que les enfans ne sont point obligés à leurs pères de leur génération, parce que leurs pères étoient obligés en conscience de les engendrer.

« La Philosophie de leur Monde la plus étroite confesse qu’il est plus avantageux de mourir, à cause que pour mourir il faut avoir vécu, que de n’être point. Or puisqu’en ne donnant pas l’être à ce rien, je le mets en un état pire que la mort, je suis plus coupable de ne le pas produire que de le tuer. Tu croirois cependant, ô mon petit homme, avoir fait un parricide indigne de pardon, si tu avois égorgé ton fils ; il seroit énorme à la vérité, mais il est bien plus exécrable de ne pas donner l’être à qui le peut recevoir ; car cet enfant, à qui tu ôtes la lumière pour toujours, eût eu la satisfaction d’en jouir quelque temps. Encore nous savons qu’il n’en est privé que pour quelques siècles ; mais ces pauvres quarante petits riens, dont tu pouvois faire quarante bons soldats à ton Roi, tu les empêches malicieusement de venir au jour, et les laisses corrompre dans tes reins, au hasard d’une apoplexie qui t’étouffera. Qu’on ne m’objecte point les beaux panégyriques de la virginité, cet honneur n’est qu’une fumée, car enfin tous ces respects dont le vulgaire, l’idolâtre ne sont rien, même entre vous autres, que de conseil, mais de ne pas tuer, mais de ne pas faire son fils, en ne le faisant point, plus malheureux qu’un mort : c’est de commandement ; pourquoi je m’étonne fort, vu que la continence au monde d’où vous venez est tenue si préférable à la propagation charnelle, pourquoi Dieu ne vous a pas fait naître à la rosée du mois de mai comme les champignons, ou, tout ait moins, comme les crocodiles du limon gras de la Terre échauffé par le Soleil. Cependant il n’envoie point chez vous d’eunuques que par accident, il n’arrache point les génitoires à vos moines, à vos prêtres, ni à vos cardinaux. Vous me direz ; que la Nature les leur a données ; oui, mais il est le Maître de la Nature ; et s’il avoit reconnu que ce morceau fût nuisible à leur salut, il auroit commandé de le couper, aussi bien que le prépuce aux Juifs dans l’ancienne loi. Mais ce sont des visions trop ridicules. Par votre foi : y a-t-il quelque place sur votre corps plus sacrée ou plus maudite l’une que l’autre ? Pourquoi commettai-je un péché quand je me touche par la pièce du milieu et non pas quand je touche mon oreille ou mon talon ? Est-ce à cause qu’il y a du chatouillement ? Je ne dois donc pas me purger au bassin, car cela ne se fait point sans quelque sorte de volupté ; ni les dévots ne doivent pas non plus s’élever à la contemplation de Dieu, car ils y goûtent un grand plaisir d’imagination. En vérité, je m’étonne, vu combien la religion de votre pays est contre nature et jalouse de tous les contentemens des hommes, que vos prêtres n’ont fait un crime de se gratter, à causé de l’agréable douleur qu’on y sent ; avec tout cela, j’ai remarqué que la prévoyante Nature a fait pencher tous les grands personnages, et vaillans et spirituels, aux délicatesses de l’Amour, témoin Samson, David, Hercule, César, Annibal, Charlemagne, étoit-ce afin qu’ils se moissonnassent l’organe de ce plaisir d’un coup de serpe ? Hélas, elle alla jusque sous un cuvier [à] débaucher Diogène maigre, laid, et poüilleux, et le contraindre de composer du vent dont il souffloit les carottes des soupirs à Lays. Sans doute elle en usa de la sorte pour l’appréhension qu’elle eût que les honnêtes gens ne manquassent au Monde. Concluons de là que votre père étoit obligé en conscience de vous lâcher à la lumière, et quand il penseroit vous avoir beaucoup obligé de vous faire en se chatouillant, il ne vous a donne au fond que ce qu’un taureau banal donne aux vaches tous les jours dix fois pour se réjouir.

— Vous avez tort, interrompit alors mon Démon, de vouloir régenter la sagesse de Dieu. Il est vrai qu’il nous a défendu l’excès de ce plaisir, mais que savez-vous s’il ne l’a point ainsi voulu afin que les difficultés que nous trouverions à combattre cette passion notes fît mériter la gloire qu’il nous prépare ? Mais que savez-vous si ce n’a point été pour aiguiser l’appétit par la défense ? Mais que savez-vous s’il ne prévoyoit point qu’abandonnant la jeunesse aux impétuosités de la chair, le coït trop fréquent énerveroit leur semence et marqueroit la fin du Monde aux arrière-neveux du premier homme ? Mais que savez-vous s’il ne voulut point empêcher que la fertilité de la terre ne manquai aux besoins de tant d’affamés ? £nfin que savez-vous s’il ne l’a point voulu faire contre toute apparence de raison afin de récompenser justement ceux qui, contre toute apparence de raison, se seront fiés en sa parole ? »

Cette réponse ne satisfit pas à ce que je crois le petit hôte, car il en hocha trois ou quatre fois la tête ; mais notre commun Précepteur se tut parce que le repas étoit en impatience de s’envoler.

Nous nous étendîmes donc sur des matelas fort mollets, couverts de grands tapis ; et un jeune serviteur ayant pris le plus vieil de nos Philosophes, le conduisit dans une petite salle séparée, d’où mon Démon lui cria de nous venir retrouver, sitôt qu’il auroit mangé.

Cette fantaisie de manger à part me donna la curiosité d’en demander la cause : « Il ne goûte point, me dit-il, d’odeur de viande, ni même des herbes, si elles ne sont mortes d’elles-mêmes, à cause qu’il les pense capables de douleur. — Je ne m’ébahis pas tant, répliquai-je, qu’il s’abstienne de la chair et de toutes choses qui ont eu vie sensitive ; car en notre Monde les Pythagoriciens, et même quelques saints anachorètes, ont usé de ce régime ; mais de n’oser par exemple couper un chou de peur de le blesser, cela me semble tout à fait ridicule. — Et moi, répondit mon Démon, je trouve beaucoup d’apparence en son opinion.

« Car dites-moi, ce chou dont vous parlez n’est-il pas autant créature de Dieu que vous ? N’avez-vous également tous deux pour père et mère Dieu et sa privation ? Dieu n’a-t-il pas eu, de toute éternité, son intellect occupé de sa naissance aussi bien que de la vôtre ? encore, semble-t-il, qu’il ait pourvu plus nécessairement à celle du végétant que du raisonnable, puisqu’il a remis la génération d’un homme aux caprices de son père, qui peut selon son plaisir l’engendrer ou ne l’engendrer pas : rigueur dont dépendant il n’a pas voulu traiter avec le chou ; car au lieu de remettre à la discrétion du père de germer le fils, comme s’il eût appréhendé davantage que la race du chou pérît que celle des hommes, il les contraint, bon gré, mal gré, de se donner l’être les uns aux autres, et non pas ainsi que les hommes, qui ne les engendrent que selon leurs caprices, et qui en leur vie n’en peuvent engendrer au plus qu’une vingtaine, au lieu que les choux en peuvent produire quatre cent mille par tête. De dire que Dieu a pourtant plus aimé l’homme que le chou, c’est que nous nous chatouillons pour nous faire rire : étant incapable de passion, il ne sauroit ni haïr ni aimer personne ; et, s’il étoit susceptible d’amour, il auroit plutôt des tendresses pour ce chou que vous tenez, qui ne sauroit l’offenser, que pour cet homme dont il a déjà devant les yeux les injures qu’il lui doit faire et qui voudroit le détruire s’il le pouvoit. Ajoutez à cela que l’homme ne sauroit naître sans crime, étant une partie du premier criminel (97) ; mais nous savons fort bien que le premier chou n’offensa pas son Créateur au Paradis terrestre. Si on dit que nous sommes faits à l’image du Souverain Être, et non pas le chou ? Quand il seroit vrai, nous avons en souillant notre âme par où nous lui ressemblons effacé cette ressemblance, puisqu’il n’y a rien de plus contraire à Dieu que le péché. Si donc notre âme n’est plus son portrait, nous ne lui ressemblons pas plus par les pieds, par les mains, par la bouche, par le front et par les oreilles, que le chou par ses feuilles, par ses fleurs, par sa tige, par son trognon, et par sa tête. Ne croyez-vous pas en vérité si cette pauvre plante pouvoit parler quand on la coupe, qu’elle ne dit : « Homme, mon cher frère, que t’ai-je fait qui mérite la mort ? Je ne croîs que dans les jardins, et l’on ne me trouve jamais en lieu sauvage où je vivrois en sûreté ; je dédaigne d’être l’ouvrage d’autres mains que les tiennes, mais à peine suis-je semé dans ton jardin, que pour te témoigner ma complaisance, je m’épanouis, je te tends les bras, je t’offre mes enfans en graine, et pour récompense de ma courtoisie, tu me fais trancher la tête ! » Voilà le discours que tiendroit ce chou s’il pouvoit s’exprimer. Hé quoi ! à cause qu’il ne sauroit se plaindre, est-ce à dire que nous pouvons justement lui faire tout le mal qu’il ne sauroit empêcher ? Si je trouve un misérable lié, puis-je sans crime le tuer, à cause qu’il ne peut se défendre ? Au contraire sa foiblesse aggraveroit ma cruauté ; car combien que cette misérable créature soit pauvre et dénuée de tous nos avantages, elle ne mérite pas la mort. Quoi ! de tous les biens de l’être, elle n’a que celui de végéter, et nous le lui arrachons. Le péché de massacrer un homme n’est pas si grand, parce qu’un jour il revivra, que de couper un chou et lui ôter la vie, à lui qui n’en a point d’autre à espérer. Vous anéantissez l’Ame d’un chou en le faisant mourir : mais en tuant un homme vous ne faites que changer son domicile ; et je dis bien plus : Puisque Dieu, le Père commun de toutes choses, chérit également ses ouvrages, n’est-il pas raisonnable qu’il ait partagé ses bienfaits également entre nous et les plantes, qu’il est très-juste de les considérer également comme nous. Il est vrai que nous naquîmes les premiers ; mais dans la famille de Dieu, il n’y a point de droit d’aînesse : si donc les choux n’eurent point de part avec nous du fief de l’immortalité, ils furent sans doute avantagés de quelque autre qui par sa grandeur récompensât sa brièveté : c’est peut-être un intellect universel, une connoissance parfaite de toutes les choses dans leurs causes ; et c’est aussi peut-être pour cela que ce sage Moteur ne leur a point taillé d’organes semblables aux nôtres, qui n’ont, pour tout effet, qu’un simple raisonnement foible et souvent trompeur, mais d’autres plus ingénieusement travaillés, plus forts, et plus nombreux, qui servent à l’opération de leurs spéculatifs entretiens. Vous me demanderez peut-être ce qu’ils nous ont jamais communiqué de ces grandes pensées ? Mais, dites-moi, que vous ont jamais enseigné les Anges non plus qu’eux ? Comme il n’y a point de proportion, de rapport ni d’harmonie entre les facultés imbéciles de l’homme et celles de ces divines créatures, ces choux intellectuels auroient beau s’efforcer de nous faire comprendre la cause occulte de tous les événements merveilleux, il nous manque des sens capables de recevoir ces hautes espèces.

« Moïse, le plus grand de tous les Philosophes, et qui puisoit la connoissance de la Nature dans la source de la Nature même, signifioit cette vérité, lorsqu’il parloit de l’Arbre de Science, et il vouloit sans doute nous enseigner sous cette énigme que les plantes possèdent privativement à nous la Philosophie parfaite. Souvenez-vous donc, ô de tous les animaux le plus superbe ! qu’encore qu’un chou que vous coupez ne dise mot, il n’en pense pas moins. Mais le pauvre végétant n’a pas des organes propres à hurler comme vous ; il n’en a pas pour frétiller ni pour pleurer ; il en a toutefois par lesquels il se plaint du tort que vous lui faites, et par lesquels il attire sur vous la vengeance du Ciel. Que si enfin vous insistez à me demander comment je sais que les choux ont ces belles pensées, je vous demande comment vous savez qu’ils ne les ont point, et que tel d’entre eux à votre imitation ne dise pas le soir en s’enfermant : « Je suis, monsieur le Chou Frisé, votre très-humble serviteur, Chou Cabus. »

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