La géographie mouvante de la Lune

Le pauvre vieillard sortit fort éploré et son fils continua : Messieurs, je vous prie d excuser les friponneries de cet emporté ; j’en espérois faire quelque chose de bon, mais il a abusé de mon amitié. Pour moi, je pense que ce coquin-là me fera mourir ; en vérité, il m’a déjà mis plus de dix fois sur le point de lui donner ma malédiction. »

J’avois bien de la peine, quoique je me mordisse les lèvres, à m’empêcher de rire de ce Monde renversé, et cela fut cause que pour rompre cette burlesque pédagogie qui m’auroit sans doute fait éclater, je le suppliai de me dire ce qu’il entendoit par ce voyage de la Ville, dont tantôt il avoit parlé, et si les maisons et les murailles cheminoient. Il me répondit : « Entre nos Villes, cher étranger, il y en a de mobiles et de sédentaires ; les mobiles, comme par exemple celle où nous sommes maintenant, sont faites comme je vais vous dire. L’architecte construit chaque Palais, ainsi que vous voyez, d’un bois fort léger ; il pratique dessous quatre roues ; dans l’épaisseur de l’un des murs, il place dix gros soufflets dont les tuyaux passent d’une ligne horizontale à travers le dernier étage de l’un à l’autre pignon, en sorte que quand on veut traîner les Villes autre part (car on les change d’air à toutes les saisons), chacun déplie sur l’un des côtés de son logis quantité de larges voiles au-devant des soufflets ; puis ayant bandé un ressort pour les faire jouer, leurs maisons en moins de huit jours, avec les bouffées continuelles que vomissent ces monstres à vent, sont emportées si on veut à plus de cent lieues. Quant à celles que nous appelons sédentaires, les logis en sont presque semblables à vos tours, hormis qu’ils sont de bois, et qu’ils sont percés au centre d’une grosse et forte vis, qui règne de la cave jusques au toit, pour les pouvoir hausser et baisser à discrétion. Or la terre est creusée aussi profond que l’édifice est élevé, et le tout est construit de cette sorte, afin qu’aussitôt que les gelées commencent à morfondre le Ciel, ils puissent descendre leurs maisons en terre, où ils se tiennent à l’abri des intempéries de l’air. Mais sitôt que les douces haleines du printemps viennent à le radoucir, ils remontent au jour par le moyen de leur grosse vis dont je vous ai parlé. Je le priai, puisqu’il avoit déjà eu tant de bonté pour moi, et que la Ville ne partoit que le lendemain, de me dire quelque chose de cette origine éternelle du Monde, dont il m’avoit parlé quelque temps auparavant : « Et je vous promets, lui dis-je, qu’en récompense sitôt que je serai de retour dans la, Lune, dont mon gouverneur (je lui montrai mon Démon) vous témoignera que je suis venu, j’y sèmerai votre gloire, en y racontant les belles choses que vous m’aurez dites. Je vois bien que vous riez de cette promesse, parce que vous ne croyez pas que la Lune dont je vous parle soit un Monde, et que j’en sois un habitant ; mais je vous puis assurer aussi que les peuples de ce Monde-là qui ne prennent celui-ci que pour une Lune, se moqueront de moi, quand je dirai que votre Lune est un Monde, et qu’il y a des campagnes avec des habitans » Il ne me répondit que par un souris, et parla ainsi :

« Puisque nous sommes contraints quand nous voulons recourir à l’origine de ce grand Tout, d’encourir trois ou quatre absurdités, il est bien raisonnable de prendre le chemin qui nous fait le moins broncher. Je dis donc que le premier obstacle qui nous arrête, c’est l’éternité du Monde ; et l’esprit des hommes n’étant pas assez fort pour la concevoir, et ne pouvant non plus s’imaginer que ce grand univers, si beau, si bien réglé, pût s’être fait soi-même, ils ont eu recours à la création ; mais semblable à celui qui s’enfonceroit dans la rivière de peur d’être mouillé de la pluie, ils se sauvent, des bras d’un nain, à la miséricorde d’un géant ; encore ne s’en sauvent-ils pas ; car cette éternité, qu’ils ôtent au Monde pour ne l’avoir pu comprendre, ils la donnent à Dieu, comme s’il avoit besoin de ce présent, et comme s’il étoit plus aisé de l’imaginer dans l’un que dans l’autre. Cette absurdité donc, ou ce géant duquel j’ai parlé est la Création, car dites-moi, en vérité, a-t-on jamais conçu comment de rien il se peut faire quelque chose ? Hélas, entre rien et un atome seulement, il y a des proportions tellement infinies, que la cervelle la plus aiguë n’y sauroit pénétrer ; il faudra pour échapper à ce labyrinthe inexplicable, que vous admettiez une matière éternelle avec Dieu, et alors il ne sera plus besoin d’admettre un Dieu, puisque le Monde auroit pu être sans lui. Mais me direz-vous, quand je vous accorderois la matière éternelle, comment ce chaos s’est-il arrangé de soi-même ? Ha ! je vous le vais expliquer.

« Il faut, ô mon petit animal ! après avoir séparé mentalement chaque petit corps visible en une infinité de petits corps invisibles, s’imaginer que l’Univers infini n’est composé d’autre chose que de ces atomes infinis, très-solides, très-incorruptibles et très-simples, dont les uns sont cubiques, les autres parallélogrammes, d’autres angulaires, d’autres ronds, d’autres pointus, d’autres pyramidaux, d’autres hexagones, d’autres ovales, qui tous agissent diversement chacun selon sa figure. Et qu’ainsi ne soit, posez une boule d’ivoire ronde sur un lieu fort uni : à la moindre impression que vous lui donnerez, elle sera un demi-quart d’heure sans s’arrêter. Or j’ajoute que si elle étoit aussi parfaitement ronde que le sont quelques-uns de ces atomes dont je parle, et la surface où elle seroit posée parfaitement unie, elle ne s’arrêteroit jamais. Si donc l’art est capable d’incliner un corps au mouvement perpétuel, pourquoi ne croirons-nous pas que la Nature le puisse faire ? Il en est de même des autres figures, desquelles l’une comme carrée demande le repos perpétuel, d’autres un mouvement de côté, d’autres un demi-mouvement comme de trépidation ; et la ronde dont l’être est de se remuer, venant à se joindre à la pyramidale, fait peut-être ce que nous appelons « feu », parce que non seulement le feu s’agite saùs se reposer, mais perce et pénètre facilement. Le feu a outre cela des effets différens selon l’ouverture et la qualité des angles, où la figure ronde se joint, comme par exemple le feu du poivre est autre chose que le feu du sucre, le feu du sucre que celui de la cannelle, celui de la cannelle que celui du clou de girofle, et celui-ci que le feu du fagot. Or le feu, qui est le constructeur et destructeur des parties et du Tout de l’Univers, a poussé et ramassé dans un chêne la quantité des figures nécessaires à composer ce chêne. Mais me direz-vous, comment le hasard peut-il avoir ramassé en un lieu toutes les choses nécessaires à produire ce chêne ? Je vous réponds que ce n’est pas merveille que la matière ainsi disposée ait formé un chêne, mais que la merveille eût été plus grande, si, la matière ainsi disposée, le chêne n’eût pas été produit ; un peu moins de certaines figures, c’eût été un orme, un peuplier, un saule ; un peu moins de certaines figures, c’eût été la plante sensitive, une huître à l’écaille, un ver, une mouche, une grenouille, un moineau, un singe, un homme. Quand, ayant jeté trois dés sur une table, il arrive rafle de deux ou bien de trois, quatre et cinq, ou bien deux six et un, direz-vous : « O le grand miracle ! A chaque dé il « est arrivé le même point, tant d’autres points pouvant arriver ! O le grand miracle ! il est arrivé trois points qui se suivent. O le grand miracle ! il est arrivé justement deux six, et le dessous de l’autre six ! » Je suis assuré qu’étant homme d’esprit, vous ne ferez jamais ces exclamations ; car puisqu’il n’y a sur les dés qu’une certaine quantité de nombres, il est impossible qu’il n’en arrive quelqu’un. Et, après cela, vous vous étonnez comment cette matière, brouillée pêle-mêle au gré du hasard, peut avoir constitué un homme, vu qu’il y avoit tant de choses nécessaires à la construction de son être. Vous ne savez donc pas qu’un million de fois cette matière, s’acheminant au dessein d’un homme, s’est arrêtée à former tantôt une pierre, tantôt du plomb, tantôt du corail, tantôt une fleur, tantôt une comète, et tout cela à cause du plus ou du moins de certaines figures qu’il falloit, ou qu’il ne falloit pas, à désigner un homme ? Si bien que ce n’est pas merveille qu’entre une infinité de matières qui changent et se remuent incessamment, elles aient rencontré à faire le peu d’animaux, de végétaux, de minéraux que nous voyons ; non plus que ce n’est pas merveille qu’en cent coups de dés il arrive une rafle ; aussi bien est-il impossible que de ce remuement il ne se fasse quelque chose, et cette chose sera toujours admirée d’un étourdi qui ne saura pas combien peu s’en est fallu qu’elle n’ait pas été faite. Quand la grande rivière de fait moudre un moulin, conduit les ressorts d’une horloge, et que le petit ruisseau de ne fait que couler et se dérober quelquefois, vous ne direz pas que cette rivière a bien de l’esprit, parce que vous savez qu’elle a rencontré les choses disposées à faire tous ces beaux chefs-d’œuvre ; car si son moulin ne se fût pas trouvé dans son cours, elle n’auroit pas pulvérisé le froment ; si elle n’eût point rencontré l’horloge, elle n’auroit pas marqué les heures ; et si le petit ruisseau dont j’ai parlé avoit eu la même rencontre, il auroit fait les mêmes miracles. Il en va tout ainsi de ce feu qui se meut de soi-même, car ayant trouvé les organes propres à l’agitation nécessaire pour raisonner, il a raisonné ; quand il en a trouvé de propres seulement à sentir, il a senti ; quand il en a trouvé de propres à végéter, il a végété : et qu’ainsi ne soit, qu’on crève les yeux de cet homme que le feu de cette âme fait voir, il cessera de voir de même que notre grande horloge cessera de marquer les heures, si l’on en brise le mouvement.

« Enfin ces premiers et indivisibles atomes font un cercle sur qui roulent sans difficulté les difficultés les plus embarrassantes de la Physique ; il n’est pas jusques à l’opération des sens que personne n’a pu encore bien concevoir, que je n’explique fort aisément par les petits corps. Commençons par la vue ; elle mérite, comme la plus incompréhensible, notre premier début.

« Elle se fait donc, à ce que je m’imagine, quand les tuniques de l’œil, dont les pertuis sont semblables à peux du verre, transmettent cette poussière de feu, qu’on appelle rayons visuels et qu’elle est arrêtée par quelque matière opaquée qui la fait rejaillir chez soi ; car alors rencontrant en chemin l’image de l’objet qui l’a repoussée, et cette image n’étant qu’un nombre infini de petits corps qui s’exhalent continuellement, en égale superficie du sujet regardé, elle la pousse jusques à notre œi. Vous ne manquerez pas de m’objecter que le verre est un corps opaque, et fort serré, et que cependant au lieu de rechasser ces autres petits corps, il s’en laisse pénétrer. Mais je vous réponds que ces pores du verre sont taillés de même figure que ces atomes de feu qui le traversent, et que comme un crible à froment n’est pas propre à cribler l’avoine, ni un crible à avoine à cribler du froment, ainsi une boîte de sapin, quoique mince, et qu’elle laisse pénétrer les sons, n’est pas pénétrable à la vue ; et une pièce de cristal, quoique transparente, qui se laisse percer à la vue, n’est pas pénétrable au toucher. » Je ne pus là m’empêcher de l’interrompre. « Un grand Poète et Philosophe de notre Monde lui dis-je, a parlé après Épicure, et lui, après Démocrite, de ces petits corps presque comme vous ; c’est pourquoi vous ne me surprenez point par ce discours ; et je vous prie en le continuant, de me dire comment par ces principes vous expliqueriez la façon de vous peindre dans un miroir ? — Il est fort aisé, me répliqua-t-il ; car figurez-vous que ces feux de votre œil ayant traversé la glace, et rencontrant derrière un corps non diaphane qui les rejette, ils repassent par où ils étoient venus ; et trouvant ces petits corps cheminant en superficies égales sur le miroir, ils les rappellent à nos yeux ; et notre imagination plus chaude que les autres facultés de notre âme en attire le plus subtil, dont elle fait chez soi un portrait en raccourci

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