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Je voulois continuer ces fariboles, mais Hélie m’en empêcha : « Songez, dit-il, que ce lieu est Saint. » Il se tut en suite quelque temps comme pour se ramentevoir de l’endroit où il étoit demeuré, puis il prit ainsi la parole : « Je ne tâte du Fruit de Vie que de cent ans en cent ans, son jus a pour le goût quelque rapport avec l’esprit de vin ; ce fut je crois cette pomme qu’Adam avoit mangée qui fut cause que nos premiers pères vécurent si longtemps, pour ce qu’il étoit coulé dans leur semence quelque chose de son énergie jusques à ce qu’elle s’éteignît dans les eaux du déluge. L’Arbre de Science est planté vis-à-vis. Son fruit est couvert d’une écorce qui produit l’ignorance dans quiconque en a goûté, et qui sous l’épaisseur de cette pelure conserve les spirituelles vertus de ce docte manger. Dieu autrefois, après avoir chassé Adam de cette terre bienheureuse, de peur qu’il n’en retrouvât le chemin, lui frotta les gencives de cette écorce. Il fut, depuis ce temps-là, plus de quinze ans à radoter et oublia tellement toutes choses que ni lui ni ses descendants jusques à Moïse ne se souvinrent seulement pas de la Création. Mais les restes de la vertu de cette pesante écorce achevèrent de se dissiper par la chaleur et la clarté du génie de ce Grand Prophète. Je m’adressai par bonheur à l’une de ces pommes que la maturité avoit dépouillée de sa peau, et ma salive à peine l’avoit mouillée que la Philosophie universelle m’absorba : Il me sembla qu’un nombre infini de petits yeux se plongèrent dans ma tête, et je sus le moyen de parler au Seigneur. Quand depuis j’ai fait réflexion sur cet enlèvement miraculeux, je me suis bien imaginé que je n’aurois pas pu vaincre par les vertus occultes d’un simple corps naturel, la vigilance du Séraphin que Dieu a ordonné pour la garde de ce Paradis. Mais parce qu’il se plaît à se servir de causes secondes, je crus qu’il m’avoit inspiré ce moyen pour y entrer, comme il voulut se servir des côtes d’Adam pour lui faire une femme, quoiqu’il pût la former de terre aussi bien que lui.

« Je demeurai longtemps dans ce Jardin à me promener sans compagnie. Mais enfin, comme l’Ange Portier du lieu étoit mon principal hôte, il me prit envie de le saluer. Une heure de chemin termina mon voyage, car, au bout de ce temps, j’arrivai en une contrée où mille éclairs se confondant en un formoient un jour aveugle qui ne servoit qu’à rendre l’obscurité visible.

« Je n’étois pas encore bien remis de cette aventure que j’aperçus devant moi un bel adolescent : « Je suis, me dit-il, l’Archange que tu cherches, je viens de lire dans Dieu qu’il t’avoit suggéré les moyens de venir ici, et qu’il vouloit que tu y attendisses sa volonté. » Il m’entretint de plusieurs choses et me dit entre autres : « Que cette lumière dont j’avois paru effrayé n’étoit rien de formidable ; quelle s’allumoit presque tous les soirs quand il faisoit la ronde, parce que, pour éviter les surprises des sorciers qui entrent partout sans être vus, il étoit contraint de jouer de l’espadon avec son épée flamboyante autour du Paradis Terrestre, et que cette lueur étoit les éclairs qu’engendroit son acier. — Ceux que vous apercevez de votre Monde, ajouta-t-il, sont produits par moi. Si quelquefois vous les remarquez bien loin c’est à cause que les nuages d’un climat éloigné se trouvant disposés à recevoir cette impression, font rejaillir jusques à vous ces légères images de feu, ainsi qu’une vapeur autrement située se trouve propre à former l’arc-en-ciel. Je ne vous instruirai pas davantage, aussi bien la Pomme de Science n’est pas loin d’ici ; aussitôt que vous en aurez mangé, vous serez docte comme moi. Mais surtout gardez-vous d’une méprise ; la plupart des fruits qui pendent à ce végétant sont environnés d’une écorce de laquelle si vous tâtez, vous descendrez au-dessous de l’Homme au lieu que le dedans vous fera monter aussi haut que l’Ange. »

Hélie en étoit là des instructions que lui avoit données le Séraphin quand un petit homme nous vint joindre. « C’est ici cet Énoc dont je vous ai parlé », me dit tout bas mon conducteur. Comme il achevoit ces mots Énoc nous présenta un panier plein de je ne sais quels fruits semblables aux Pommes de Grenade qu’il venoit de découvrir, ce jour-là même, en un bocage reculé. J’en serrai quelques-unes dans mes poches par le commandement d’Hélie, lorsqu’il lui demanda qui j’étois. — « C’est une aventure qui mérite un plus long entretien, repartit mon guide ; ce soir, quand nous serons retirés, il nous contera lui-même les miraculeuses particularités de son voyage, »

Nous arrivâmes, en finissant ceci, sous une espèce d’hermitage fait de branches de palmier ingénieusement entrelacées avec des myrtes et des orangers. Là j’aperçus dans un petit réduit des monceaux d’une certaine filoselle si blanche et si déliée qu’elle pouvoit passer pour l’Ame de la neige. Je vis aussi des quenouilles répandues ça et là. Je demandai à mon conducteur à quoi elles servoient : « A filer » me répondit-il. Quand le bon Énoc veut se débander de la méditation, tantôt il habille cette filasse, tantôt il en tourne du fil, tantôt il tisse de la toile qui sert à tailler des chemises aux onze mille Vierges. Il n’est pas que vous n’ayez quelquefois rencontré en votre Monde je ne sais quoi de blanc qui voltige en automne, environ la saison des semailles ; les paysans appellent cela « Coton de Notre-Dame », c’est la bourre dont Énoc purge son lin quand il le carde. »

Nous n’arrêtâmes guère, sans prendre congé d’Énoc dont cette cabane étoit la cellule, et ce qui nous obligea de le quitter sitôt, ce fut que de six heures en six heures il fait oraison et qu’il y avoit bien cela qu’il avoit achevé la dernière.

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