Je suppliai en chemin Hélie de nous achever l’histoire des assomptions qu’il m’avoit entamée, et lui dis qu’il en étoit demeuré, ce me sembloit, à celle de saint Jean l’Évangéliste. « Alors puisque vous n’aveç pas, me dit-il, la patience d’attendre que la Pomme de Savoir vous enseigne mieux que moi toutes ces choses, je veux bien vous les apprendre : Sachez donc que Dieu… » A ce mot, je ne sais comme le Diable s’en mêla, tant y a que je ne pus pas m’empêcher de l’interrompre pour railler : « Je m’en souviens, lui dis-je, Dieu fut un jour averti que l’Ame de cet Évangéliste étoit si détachée qu’il ne la retenoit plus qu’à force de serrer les dents, et cependant l’heure où il avoit prévu qu’il seroit enlevé céans étoit presque expirée de façon que n’ayant pas le temps de lui préparer une machine, il fut contraint de l’y faire être vitement sans avoir le loisir de l’y faire aller.
Hélie pendant tout ce discours me regardoit avec des yeux capables de me tuer, si j’eusse été en état de mourir d’autre chose que de faim : « Abominable, dit-il, en se reculant, tu as l’impudence de railler sur les choses saintes, au moins ne seroit-ce pas impunément si le Tout-Sage ne vouloit te laisser aux nations en exemple fameux de sa miséricorde ; va, Impie, hors d’ici, va publier dans ce petit Monde et dans l’Autre, car tu es prédestiné à y retourner, la haine irréconciliable que Dieu porte aux Athées. » A peine eut-il achevé cette imprécation qu’il m’empoigna et me conduisit rudement vers la porte. Quand nous fûmes arrivés proche un grand arbre dont les branches chargées de fruits se courboient presque à terre. « Voici l’Arbre de Savoir, me dit-il, où tu aurois puisé des lumières inconcevables sans ton irréligion. » Il n’eut pas achevé ce mot que, feignant de languir de faiblesse, je me laissoi tomber contre une branche où je dérobai adroitement une Pomme. Il s’en falloit encore plusieurs ajambées que je n’eusse le pied hors de ce parc délicieux ; cependant la faim me pressoit avec tant de violence qu’elle me fit oublier que j’étois entre les mains d’un Prophète courroucé, cela fit que je tirai une de ces pommes dont j’avois grossi ma poche, où je cochai mes dents, mais au lieu de prendre une de celles dont Énoc m’avoit fait présent, ma main tomba sur la pomme que j’avois cueillie à l’Arbre de Science et dont par malheur je n’avois pas dépouillé l’écorce.
J’en avois à peine goûté qu’une épaisse nuée tomba sur mon âme : je ne vis plus personne auprès de moi, et mes yeux ne reconnurent en tout l’hémisphère une seule trace du chemin que j’avois fait, et avec tout cela je ne laissois pas de me souvenir de tout ce qui m’étoit arrivé. Quand depuis j’ai fait réflexion sur ce miracle, je me suis figuré que l’écorce du fruit où j’avois mordu ne m’avoit pas tout à fait abruti, à cause que mes dents la traversant se sentirent un peu du jus qu’elle couvroit, dont l’énergie avoit dissipé la malignité de l’écorce. Je restai bien surpris de me voir tout seul au milieu d’un pays que je ne connoissois point. J’avois beau promener mes yeux, et les jeter par la campagne, aucune créature ne s’offroit pour les consoler. Enfin je résolus de marcher, jusques à ce que la Fortune me fît rencontrer la compagnie de quelques bêtes, ou de la mort.
Elle m’exauça, car au bout d’un demi-quart de lieue je rencontrai deux forts grands animaux dont l’un s’arrêta devant moi, l’autre s’enfuit légèrement au gîte (au moins, je le pensai ainsi) à cause qu’à quelque temps de là je le vis revenir accompagné de plus de sept ou huit cents de même espèce qui m’environnèrent. Quand je les pus discerner de près, je connus qu’ils avoient la taille et la figure comme nous. Cette aventure me fit souvenir de ce que jadis j’avois ouï conter à ma nourrice, des sirènes, des faunes, et des satyres. De temps en temps ils élevoient des huées si furieuses causées sans doute par l’admiration de me voir, que je croyois quasi être devenu monstre. Enfin une de ces bêtes-hommes m’ayant pris parle col, de même que font les loups quand ils enlèvent des brebis, me jeta sur son dos, et me mena dans leur ville, où je fus plus étonné que devant, quand je reconnus en effet que c’étoient des hommes, de n’en rencontrer pas un qui ne marchât à quatre pattes.
Lorsque ce peuple me vit si petit (car la plupart d’entre eux ont douze coudées de longueur), et mon corps soutenu de deux pieds seulement, ils ne purent croire que je fusse un homme, car ils tenoient que la Nature ayant donné aux hommes comme aux bêtes deux jambes et deux bras, ils s’en devoient servir comme eux. Et en effet, rêvant depuis là-dessus, j’ai songé que cette situation de corps n’étoit point trop extravagante, quand je me suis souvenu que les enfans, lorsqu’ils ne sont encore instruits que de Nature, marchent à quatre pieds, et qu’ils ne se lèvent sur deux que par le soin de leurs nourrices qui les dressent dans de petits chariots, et leur attachent des lanières pour les empêcher de choir sur les quatre, comme la seule assiette où la figure de notre masse incline de se reposer.

Ils disoient donc (à ce que je me suis fait depuis interpréter) qu’infailliblement j’étois la femelle du petit animal de la Reine. Ainsi je fus en qualité de tel ou d’autre chose mené droit à l’Hôtel de Ville, où je remarquai selon le bourdonnement et les postures que faisoient et le peuple et les Magistrats, qu’ils consultoient ensemble ce que je pouvois être. Quand ils eurent longtemps conféré, un certain bourgeois qui gardoit les bêtes rares, supplia les Échevins de me commettre à sa garde, en attendant que la Reine m’envoyât quérir pour vivre avec mon mâle. On n’en fit aucune difficulté, et ce bateleur me porta à son logis, où il m’instruisit à faire le godenot, à passer des culbutes, à figurer des grimaces ; et les après-dînées il faisoit pendre à la porte un certain prix de ceux qui me vouloient voir. Mais le Ciel, fléchi de mes douleurs, et fâché de voir profaner le Temple de son maître, voulut qu’un jour comme j’étois attaché au bout d’une corde, avec laquelle le charlatan me faisoit sauter pour divertir le badaud, un de ceux qui me regardaient, après m’avoir considéré fort attentivement me demanda en grec qui j’étois. Je fus bien étonné d’entendre parler en ce pays-là comme en notre Monde. Il m’interrogea quelque temps ; je lui répondis, et lui contai ensuite généralement toute l’entreprise et le succès de mon voyage. Il me consola, et je me souviens qu’il me dit : « Hé bien, mon fils, vous portez enfin la peine des foiblesses de votre monde. Il y a du vulgaire ici comme là qui ne peut souffrir la pensée des choses où il n’est point accoutumé Mais sachez qu’on ne vous traite qu’à la pareille, et que si quelqu’un de cette terre avoit monté dans la vôtre, avec la hardiesse de se dire homme, vos docteurs le feroient étouffer comme un monstre ou comme un singe possédé du diable. Il me promit ensuite qu’il avertiroit la Cour de mon désastre ; et il ajouta qu’aussitôt qu’il avoit su la nouvelle qui couroit de moi, il étoit venu pour me voir, et m’avoit reconnu pour un homme du Monde dont je me disois, que mon pays étoit la Lune et que j’étois Gaulois ; parce qu’il y avoit autrefois voyagé, et qu’il avoit demeuré en Grèce, où on l’appeloit le Démon de Socrate ; qu’il avoit depuis la mort de ce philosophe gouverné et instruit à Thèbes Épaminondas ; qu’ensuite, étant passé chez les Romains, la justice l’avoit attaché au parti du jeune Caton ; qu’après sa mort, il s’étoit donné à Brutus. Que tous ces grands personnages n’ayant laissé en ce monde à leurs places que le fantôme de leurs vertus, il s’étoit retiré avec ses compagnons dans les temples et dans les solitudes. « Enfin, ajouta-t-il, le peuple de votre Terre devint si stupide et si grossier, que mes compagnons et moi perdîmes tout le plaisir que nous avions autrefois pris à l’instruire. Il n’est pas que vous n’ayez entendu parler de nous, car on nous appeloit Oracles, Nymphes, Génies, Fées, Dieux Foyers, Lemures, Larves, Lamies, Farfadets, Naïades, Incubes, Ombres, Mânes, Spectres, et Fantômes ; et nous abandonnâmes votre monde sous le Règne d’Auguste, un peu après que je me fus apparu à Drusus, fils de Livia, qui portoit la guerre en Allemagne, et que je lui eus défendu de passer outre. Il n’y a pas longtemps que j’en suis arrivé pour la seconde fois ; depuis cent ans en çà j’ai eu commission d’y faire un voyage, j’ai rôdé beaucoup en Europe, et conversé avec des personnes que possible vous aurez connues. Un jour entre autres j’apparus à Cardan comme il étudioit ; je l’instruisis de quantité de choses, et en récompense il me promit qu’il témoigneroit à la postérité de qui il tenoit les miracles qu’il s’attendoit d’écrire. J’y vis Agrippa, l’abbé Tritème, le Docteur Fauste, La Brosse, César, et une certaine cabale de jeunes gens que le vulgaire a connus sous le nom de « Chevaliers de la Rose-Croix à qui j’ai enseigné quantité de souplesses et de secrets naturels, qui sans doute les auront fait passer chez le peuple pour de grands Magiciens. Je connus aussi Campanelle ; ce fut moi qui lui conseillai, pendant qu’il étoit à l’inquisition dans Rome, de styler son visage et son corps aux postures ordinaires de ceux dont il avoit besoin de connoître l’intérieur, afin d’exciter chez soi par une même assiette les pensées que cette même situation avoit appelées dans ses adversaires, parce qu’ainsi il ménageroit mieux leur Ame quand il la connoîtroit, et il commença à ma prière un Livre que nous intitulâmes « de Sensu rerum ». J’ai fréquenté pareillement en France La Mothe Le Vayer et Gassendi. Ce second est un homme qui écrit autant en Philosophe que ce premier y vit. J’y ai connu quantité d’autres gens, que votre siècle traite de divins, mais je n’ai trouvé en eux que beaucoup de babil et beaucoup d’orgueil. Enfin comme je traversois de votre pays en Angleterre pour étudier les mœurs de ses habitans, je rencontrai un homme, la honte de son pays ; car certes c’est une honte aux grands de votre État de reconnoître en lui, sans l’adorer, la vertu dont il est le trône. Pour abréger son panégyrique, il est tout esprit, il est tout cœur, et il a toutes ces qualités dont une jadis suffisoit à marquer un Héros : c’étoit Tristan L’Hermite ; je me serois bien gardé de le nommer, car je suis assuré qu’il ne me pardonnera point cette méprise ; mais comme je n’attends pas de retourner jamais en votre Monde, je veux rendre à la vérité ce témoignage de ma conscience. Véritablement, il faut que je vous avoue que quand je vis une vertu si haute, j’appréhendai qu’elle ne fût pas reconnue ; c’est pourquoi je tâchai de lui faire accepter trois fioles : la première étoit pleine d’huile de talc, l’autre de poudre de projection, et la dernière d’or potable, c’est-à-dire de ce sel végétatif dont vos chimistes promettent l’Éternité, mais il les refusa avec un dédain plus généreux que Diogène ne reçut les compliments d’Alexandre quand il le vint visiter à son tonneau. Enfin je ne puis rien ajouter à l’éloge de ce grand homme, sinon que c’est le seul Poète, le seul Philosophe, et le seul homme libre que vous ayez. Voilà les personnes considérables que j’ai conversées ; toutes les autres, au moins de celles que j’ai connues, sont si fort au-dessous de l’homme, que j’ai vu des bêtes un peu au-dessus.